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Prix canadiens de l’environnement
Prix Hommage 2008
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| PHOTO : TONY FOUHSE |
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Durant la préparation de son livre L’Or bleu, Maude Barlow
parcourut le monde pour recueillir différents points de vue
sur l’importance de l’eau. Chemin faisant, elle visita
une petite ville mexicaine au nord de Tijuana. C’était
une ville sans eau courante que seul un ruisseau nauséabond
traversait. À la demande d’un accompagnateur, l’auteure
trempa un crayon dans le ruisseau; lorsqu’elle l’en retira,
la peinture qui le recouvrait avait disparu sous l’action du
mélange dégoûtant d’eaux usées brutes
et de résidus chimiques qui s’écoulait dans le
ruisseau en provenance d’une maquiladora.
En l’absence
d’une source d’eau potable, la communauté dépendait
pour sa survie de livraisons d’eau aux deux semaines. « Pas
une goutte n’était perdue, se rappelle Maude Barlow.
L’eau servait en premier lieu pour la consommation humaine,
ensuite pour le lavage et la lessive, et enfin pour la consommation
animale et l’arrosage des potagers. Je vis dans une maison canadienne
typique, et j’ai sept sorties d’eau. Au Canada, ça
va de soi. »
Et comment! Dans un pays où l’eau
coule à flot à l’ouverture d’un robinet,
peu de gens s’inquiètent du sort de notre ressource la
plus vitale. Maude Barlow émet toutefois une mise en garde : « Quand je vois à quel point l’accès à l’eau
est problématique dans les pays en développement,
je me dis que nous ne sommes peut-être pas si loin d’une
telle situation. » Soucieuse de conscientiser la population
canadienne à la vulnérabilité des réserves
d’eau mondiales et de nous inciter à prendre soin de
nos propres ressources, Maude Barlow lança un cri d’alarme
en 2002 avec L’Or bleu, un succès de librairie traduit
en plusieurs langues. Cette année, elle récidive avec
Blue Covenant qui annonce l’imminence d’une crise de l’eau.
Maude Barlow bataille depuis près de 25 ans sur le front de
la défense des droits des Canadiens et de la souveraineté canadienne.
Elle est membre fondatrice du conseil d’administration du Conseil
des Canadiens, qu’elle préside depuis 1988. Surnommée
la Ralph Nader du Canada, elle s’est fait remarquer par ses
prises de position contre le libre-échange à la fin
des années 80. Mais la dimension environnementale des causes économiques,
sociales ou culturelles qu’elle épouse n’est pas
toujours évidente aux yeux de tous. « L’environnement
a toujours éclairé ma compréhension des enjeux
qui pèsent sur le Canada, confie-t-elle. Il était
tout naturel que je m’accorde avec les environnementalistes. »
Maude
Barlow s’est attaquée à toutes sortes de dossiers
comme l’usage des pesticides, la salubrité des aliments,
la sécurité alimentaire et la politique énergétique.
Elle défend vigoureusement les droits des familles marginalisées
de Sydney (Nouvelle-Écosse) qui luttent pour la dépollution
des sites de fours à coke du cap Breton, et elle a mené une
campagne victorieuse contre l’autorisation des hormones de croissance
en élevage bovin laitier au Canada. Auteure ou coauteure de
16 ouvrages, elle est aussi la fondatrice du projet Planète
bleue, une initiative internationale contre la marchandisation et
la privatisation de l’eau douce. La philosophie de Maude Barlow
et son action politique portent essentiellement sur les conséquences
de notre mode de vie et du comportement des pouvoirs publics pour
le Canada d’aujourd’hui et de demain.
Maude Barlow est
un être bienveillant qui a acquis de haute lutte une compréhension
profonde du Canada. Son action dans le mouvement féministe
a largement influencé ses valeurs politiques. Au début
des années 80, elle dirigea le Bureau de promotion de la femme à Ottawa
et fut ensuite invitée par le premier ministre Pierre Trudeau à concevoir
le programme politique du gouvernement concernant l’égalité des
femmes. « Ce travail m’a donné une vue d’ensemble,
confie-t-elle. J’ai pris conscience des obligations familiales
des femmes et de ce qu’elles subissent lorsque des ressources
essentielles comme l’eau viennent à manquer. Je reviens
en quelque sorte à mon point de départ. »
Pendant
que certains environnementalistes manœuvrent avec audace sur
le terrain au nom de la conservation, Maude Barlow affronte courageusement
les pouvoirs publics et les grandes sociétés pour protéger
nos ressources. « L’ALÉNA a des implications environnementales,
affirme-t-elle. Les accords commerciaux internationaux se
négocient en coulisse; ce sont des traités sournois
qui entraînent des poursuites judiciaires. Ils ré-duisent
au minimum les restrictions et les entraves au commerce sous prétexte
d’uniformiser les règles du jeu, mais c’est du
nivellement par le bas. »
Pour Maude Barlow, cette uniformisation
des règles presse les pays participants d’introduire
des technologies et des produits douteux – comme les organismes
génétiquement modifiés – dans la
chaîne alimentaire. Elle entraîne l’assouplissement
des normes de contrôle des pesticides et l’augmentation
des quotas d’émission de gaz à effet de serre.
L’ALÉNA a établi des précédents
qui justifient la poursuite et l’expansion des échanges
commerciaux, même quand les ressources diminuent, et aucun mécanisme
ne permet d’imposer le développement durable ou d’accorder
aux Canadiens un accès prioritaire à leurs propres ressources. « Tout à coup,
la demande menace la sécurité énergétique
au risque d’entraîner de graves conséquences environ-
nementales. De nouveaux horizons sont ouverts à l’exploitation,
comme le Nord, les fonds de pêche de l’Est et les sables
bitumineux. Ce qui arrive avec l’énergie pourrait arriver
aussi avec l’approvisionnement en nourriture et en eau. » L’incurie
des pouvoirs publics, craint-elle, risque de mettre le Canada à sec. À l’heure
où les grandes sociétés plaident pour la privatisation
des sources d’approvisionnement locales et où les entreprises
d’embouteillage marchandisent une ressource vitale, notre eau
pourrait très bien tomber sous l’emprise de nos voisins
du Sud avec le reste de nos ressources.
De fait, l’eau est menacée
de toutes parts. La dégradation des eaux de surface défraie
la chronique depuis des années : pas moins de 1 500 avis d’ébullition
sont en vigueur chaque jour au Canada. Dans Blue Covenant,
Maude Barlow écrit
que le volume des eaux usées brutes déversées
annuellement dans les cours d’eau du Canada couvrirait la longueur
de l’autoroute transcanadienne sur une hauteur de six étages. « Empoisonner
notre eau équivaut à empoisonner notre sang, prétend-elle.
Deux millions de personnes meurent d’une maladie hydrique chaque
année dans le monde. Nous subissons les conséquences
de nos gestes. Il y a un prix à payer pour se croire au-dessus
de la nature. »
À cause de la contamination des eaux
de surface, nous siphonnons imprudemment les réserves d’eaux
souterraines plus vite que le cycle hydrologique ne peut les régénérer.
Qui plus est, nous utilisons d’immenses quantités d’eau
pour produire les biens que nous vendons sur les marchés internationaux,
le réchauffement planétaire fait fondre les glaciers
(qui contiennent la moitié des réserves mondiales d’eau
potable), et les sécheresses et les pénuries d’eau
sont monnaie courante. La crise de l’eau, observe Maude Barlow,
frappe déjà une partie des États-Unis et des
pays en développement, si bien qu’au rythme actuel de
décroissance des taux de précipitations nivales et de
fonte des neiges, le lac Lake Mead – le plus grand lac et réservoir
artificiel aux ÉtatsUnis – aura disparu dans
moins de dix ans; le déclin de la rivière Colorado est
alarmant. « Il y a 23 millions de puits forés en Inde,
observe-t-elle. Vous croyez avoir assez d’eau, mais à cause
du pompage exponentiel, vous vous levez un matin et, dans l’espace
d’une nuit, toute l’eau a disparu. »
Si nous voulons
sécuriser notre approvisionnement en eau, estime-t-elle, nous
devons renoncer au mythe de l’abondance. « On s’imagine
que l’eau se consomme sans modération : on lave nos autos,
on laisse des bouteilles d’eau à moitié vides
dans les salles de réunions, on fait partir la toilette à chaque
usage. Mais on a tort. On doit conserver nos réserves d’eau,
renoncer à l’eau embouteillée, acheter des aliments
et des produits locaux, et surtout lutter contre la pollution de l’eau
et la privatisation des sources d’approvisionnement locales. »
Toute
activité humaine doit être orientée vers la conservation
de l’eau. Il est primordial que chacun fournisse sa part d’efforts,
mais les champions de la surconsommation restent les secteurs de l’agroalimentaire
et de la fabrication, et celui de l’énergie, qui utilise
des centaines de millions de litres d’eau pour l’exploration
et la production pétrolières. « Il faut mesurer
tout ce que l’on cultive, produit et achète. Le statu
quo n’est pas viable. Les grandes sociétés que
cette conjoncture interpelle devraient participer à l’élaboration
d’une réglementation assortie de normes. »
Reste à savoir à qui
appartient l’eau. Qui est maître de cette ressource vitale?
La législation canadienne sur l’eau a plus de 20 ans,
et même Environnement Canada annonce l’imminence d’une
crise de l’eau dans un rapport paru en 2005. « Le Canada
doit adopter une loi sur l’eau pour protéger ses ressources
et reconnaître l’accès à l’eau comme
un droit fondamental, conclut Maude Barlow. Pensons-y. Nous ne pouvons
pas rester indifférents. Faisons valoir notre inquiétude;
c’est une question de vie ou de mort. »
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